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Ichtus Théâtre

Re-présenter des scènes de vie quotidienne pour apprendre aux adolescents à prendre du recul par rapport aux réalités, risques et fragilités de la vie adolescente, et à se libérer des peurs et des doutes qui peuvent figer leur vie, c’est certainement là un des objectifs atteints par Ichtus Théâtre ce 18-01-2018, à Haffreingue.

 Face à un public de 4ème en salle polyvalente, il s’est agi pour Ichtus Théâtre de projeter comme objet le vécu adolescent, et, dans la distanciation, en rire, l’analyser, l’apprécier. Un prêtre, père Henry, et une dame prénommée Lucette forment le duo d’acteurs d’Ichtus Théâtre ; Ichtus comme le nom en grec ancien du poisson, et comme le symbole autour duquel se réunissaient les premiers chrétiens. Père Henry et Lucette ont tour à tour fait rire et fait réfléchir, amusé et impressionné, instruit et interloqué, sidéré puis enthousiasmé les élèves à travers une mise en scène de thèmes tantôt graves tantôt légers : l’amour, la mort, les apparences, la liberté, le mensonge, la responsabilité, les conflits parentaux, les violences entre jeunes (physiques et verbales), la sexualité, l’humanité, l’argent, la réussite matérielle, le bonheur, la foi… Dans un spectacle vivant et interactif, le duo d’acteurs a joué pendant une heure et demie une bonne vingtaine de scènes parmi lesquelles on peut citer : l’invité du dîner, Pons Pilate l’hôte inattendu, la mort du chat, l’héritage de grand-mère, celle qui a piqué sa place à Jésus, Simon l’ami de Satan, Jean-Christian le gros lard, Clothilde la Camée, le ping-pong sous la couette, la Sarkozette…


Endossant les habits des uns et des autres, les acteurs ont fait défiler une galerie de portraits pittoresques et de caractères qui ont pris corps sur la scène par la magie de l’invocation verbale. Jésus est le premier invité sur la scène. Invité à dîner, dans la maison d’un couple, alors qu’il est poursuivi par Pons Pilate ! Mais la volonté du maître de maison d’accueillir Jésus est-elle une chimère ou un symbole ? Une parabole sans doute ! En effet elle déclenche aussitôt quelques règlements de compte dans le foyer. Si l’épouse appelle le docteur à la rescousse et accuse son mari qui veut accueillir un « mort » d’être un fou, le mari ne s’abstient pas d’attaquer madame en lui recommandant de s’appauvrir à l’exemple du « ressuscité », de renoncer au luxe et aux bijoux, ou encore en lui recommandant de demander quelque miracle qui pourrait rendre la belle-mère…. belle ! S’enchaînent alors, dans cette scène comique, jeux de mots, références intertextuelles, calembours, aphérèses, vannes de toutes sortes. Madame se plaint de devoir « porter sa croix » mais déclare, venimeuse, les dépenses du dîner inutiles puisque Jésus pourra multiplier le pain et changer l’eau en vin. Et voilà que débarque un hôte inattendu, Pons Pilate, celui qui est prompt à tuer Jésus dès qu’on le menace de dénoncer son manque de zèle à César, mais qui se lave les mains pour paraître innocent ! Il renie trois fois ses anciennes convictions comme St-Pierre, selon les circonstances, avant d’être chassé par le concierge qui met fin à une scène où se mêlent divergences religieuses et petites querelles familiales.


Enchaînant des portraits dans lesquels l’élève peut reconnaître un des siens ou sa propre personne, les acteurs ont porté la réflexion sur les thèmes de la mort, de la méchanceté, du mensonge, de la foi. C’est ainsi que la scène du chat mort introduit avec pudeur à celle du départ de grand-mère dont l’héritage réjouit secrètement quelque quidam. Le sujet de l’absence donc, du manque, mais aussi de la méchanceté que va incarner en particulier Simon, l’ami de Satan : celui qui criait hier, à propos de Jésus, « crucifiez-le » et qui dans ses habits d’aujourd’hui se délecte de méchancetés, souhaite les pires maux aux uns ou aux autres, rit quand le professeur tombe à cause du verglas ou quand l’ami de la copine la quitte ! La figure d’Halloween qui exhibe son balai et son costume de la Toussaint ne dédramatise pas seulement en le déguisant le sujet de la mort, elle projette également en arrière-plan la tentation exercée sur les jeunes par tel ou tel mouvement gothique ou fascination mortifère. D’autres figures négatives seront convoquées sur la scène et leurs manières jouées avec ironie et humour : c’est le cas du racketteur ou du snob du collège « catho » qui se montre violent et méchant avec les autres mais en usant d’euphémismes et de mots non moins blessants. Comme pendants de ces figures « diaboliques », des figures moins faciles à endosser par les jeunes ont été convoquées sur la scène : c’est le cas du bouc émissaire ou encore du « gros lard » qui compte sur sa maman pour sa défense et qui est l’objet des vexations et des agressions de tous les moqueurs.
La liste des portraits est longue mais le spectateur n’oubliera pas Clothilde la Camée. Cette fille du couple vient d’une Rave-party et se drogue ! L’aumônier des rappeurs le sait et demande aux parents d’arrêter « leur cinéma », leur mensonge …. Ils portent des masques, gâtent les enfants, leur cèdent tout pour se déculpabiliser de ne pas s’occuper d’eux. Ils achètent l’appréciation des enfants oubliant qu’aimer c’est aussi savoir leur dire « non ». Ils se cachent derrière les mots comme « absence de repères » alors que les repères qu’ils montrent dans leur vie quotidienne sont la violence, le racisme, la guerre… Et les acteurs, qui, à l’occasion, interpellent un élève pour l’intégrer comme personnage de scène, de rappeler au spectateur par commentaire directe ou par la double énonciation que le repère dont un enfant a besoin est d’abord l’amour d’un père, d’une mère ! Après avoir joué « au ping-pong sous la couette », les parents en viennent, des années après, à désigner l’enfant qui fait des bêtises comme le fils de l’autre, du père ou de la mère, et quelques fois à s’associer à sa réussite par de possessifs et fondants « mon fils », « ma fille »… Les enfants pratiquent le mensonge parce qu’ils en sont témoins au quotidien. Ainsi au détour d’une évocation de la lettre aux Thessaloniciens le mensonge est appréhendé sous l’angle des rôles sociaux. Les adolescents se cherchent, ont à s’inventer mais s’abîment parfois dans les pièges des rôles et de la honte sociale. Tel se croit fini qui « se tape la honte » quand les parents ou lui-même n’ont pas été à la hauteur. L’un ne jure que par sa moyenne, l’autre, une fille, ne croit qu’en sa beauté ! D’autres égratignent les « bondieuseries » de celui qui a la foi et entendent avec distraction et sourire sa protestation : « si le tombeau du Christ est vide, n’y mettez pas votre ignorance ! »


Bien sûr le spectateur a pu se voir dans des figures plus gratifiantes comme dans Sherlock Holmes qui arrive en montgolfière avec un accent « so british » ou dans le sémillant séducteur qui manie avec aisance les langues étrangères. Il se sera défié surtout de celui qui rejette toujours la responsabilité sur les autres : la mauvaise note est la faute du professeur, c’est l’autre qui m’a tenté… Il n’oubliera pas que le rôle de l’argent et la marchandisation des fêtes religieuses ont permis au Père et à la Mère Noël d’usurper la place de Jésus, d’interposer une carte bancaire qui fait écran au pauvre au point que Noël ne fasse plus penser qu’aux cadeaux qu’on reçoit en priorité !
Les acteurs d’Ichtus Théâtre, usant des différents moyens de la scène, des techniques de la farce à celles de la tragédie qui inspire pitié et tremblement , en passant par les classiques comiques de caractères, de mots, de situation … n’auront laissé aucun élève indifférent ; ils auront donné à chacun l’occasion de vivre ou revivre avec distanciation des morceaux d’adolescence, des moments critiques où se jouent les personnalités sociales, les orientations, les fragilités et les forces de chacun ; ils auront donné à chaque élève le moyen d’avancer un peu plus en gardant sa part d’humanité, grâce à des messages comme celui-ci : Noël, ce n’est pas un jour particulier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est tous les jours, c’est chaque fois que Dieu envoie son enfant (ou l’un ou l’une de nous) pour quelqu’un qui est dans le besoin et pour qui on ne fait rien.

M Bakhoum